Deuil pathologique et deuil compliqué

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson,
Je croyais que l’Amour jamais ne finirait : j’avais tort.

Que les étoiles se retirent ; qu’on les balaye ;
Démontez la lune et le soleil,
Videz l’océan et arrachez la forêt ;
Car rien de bon ne peut advenir désormais.

Wystan Hugh Auden

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Le deuil compliqué: définition

Le deuil compliqué ou deuil pathologique est un état de souffrance durable et handicapante faisant suite à la disparition définitive d’un être cher. Il provient d’un débordement émotionnel lié à la douleur de la perte qui ne peut être intégrée et vient saturer les capacités de restauration psychique de l’individu.

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Nombre de personnes concernées

Dans la population générale, une étude allemande2 a retrouvée que 3,7% de la population générale souffrait d’un deuil pathologique.

Une autre étude réalisée au Japon révèle que 2,4% de la population souffre de deuil compliqué dans les dix ans qui suivent le deuil3. La projection de ces chiffres à la France permet d’envisager entre 1,4 et 2,2 millions de personnes en grande souffrance1.

Le deuil se complique parfois de troubles psychiatriques ainsi:

  • 12 % des endeuillés font un état de stress post-traumatique

  • 20% développent une dépression sévère

  • Le risque de décès par suicide est multiplié par 2,5 chez les veufs. Ce risque est d’autant plus grand que le veuf est jeune.

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Symptômes du deuil traumatique

Certains auteurs, comme Holly Prigerson, ont défini des critères diagnostics de deuil compliqué ou de deuil traumatique. Ici, il faut entendre la notion de traumatique comme celle d’une irruption dans l’équilibre psychique du sujet qui vient le désorganiser durablement:

Prigerson et Jacobs donnent les critères suivants pour le deuil pathologique:

  • Difficultés de séparation (3 des 4 symptômes suivants)
    • intrusions répétitives de pensées concernant le disparu
    • sentiment que le disparu manque
    • comportement de recherche du disparu
    • sentiment excessif de solitude
  • Impact traumatique du décès (4 des 8 symptômes suivants)
    • sentiment d’un avenir sans but ou vain
    • sentiment de détachement
    • difficulté à reconnaître la mort de la personne
    • Impression que la vie est vide
    • sentiment d’avoir perdu une partie de soi
    • bouleversement de la vision du monde (perte des sentiments de sécurité, de confiance et de contrôle)
    • appropriation de symptômes ou de comportements du disparu
    • irritabilité, amertume ou colère vis-à-vis du décès
  • Les symptômes durent depuis au moins 6 mois
  • Les symptômes ont un effet important sur le fonctionnement social, professionnel, etc. de la personne

Source: Prigerson HG, Jacobs SC. JAMA 2001 ; 286 : 1369-73

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Facteurs de risques

Il existe plusieurs facteurs de risque de développer un deuil compliqué, c’est-à-dire, en quelque sorte, un deuil impossible. Je vais donc lister plusieurs de ces facteurs en les illustrant par des œuvres cinématographiques ou littéraires.

1-Critères liés au type d’attachement au défunt

Le deuil constitue la « déchirure d’un attachement »1 et c’est donc le type de lien d’attachement ou le contexte de rupture du lien qu’il faut questionner lorsque l’on parle de deuil compliqué.

  • Si le lien est très investi émotionnellement, qu’il est unique, durable, exclusif et indispensable, la séparation sera d’autant plus déchirante.

  • Si il est fusionnel, qu’il existe une très grande dépendance affective ou si le lien est compliqué et souvent culpabilisant, le deuil risque également d’être difficile.

Ainsi la présence d’une personnalité « abandonnique », où chaque séparation est vécue comme un abandon douloureux ou encore si il existe une anxiété de séparation dans l’enfance ou un type d’attachement insécure, ce mode d’attachement rendra difficile une intériorisation suffisante de l’être aimé et risque de transformer toute séparation en un arrachement.

Dans le film Wild, sorti en 2014 et inspiré du récit autobiographique de Sheryl Strayed, cette dernière décrit un attachement presque fusionnel à sa mère décédée brutalement à l’âge de 45 ans. L’héroïne semble avoir beaucoup soutenu une mère solaire mais immature et en lutte contre des affects dépressifs. Suite à son décès, alors qu’elle était une étudiante brillante, elle bascule dans l’addiction au sexe et à l’héroïne afin de faire taire sa douleur incommensurable.

Elle dira agressivement à son psychologue dans une très belle scène : « Qu’est ce que vous voulez que je vous dise, elle était l’amour de ma vie ! ».

Ici le lien est idéalisé, il ne peut être remanié dans le souvenir.

C’est la séparation d’avec son mari qui va la faire réagir et entraîner une mise à l’épreuve différente d’elle même.

Du shoot rapide, vif où elle s’oublie et disparaît, elle choisit le chemin et la longue marche dans la solitude ou elle va devoir faire avec les difficultés, souffrir tout en maintenant sa volonté intacte pour arriver jusqu’au bout.

Ici elle est seule car il n’y a personne. Elle n’est plus dans cette solitude de l’endeuillée au milieu des autres. Sa solitude et sa souffrance deviennent alors légitimes car reconnues. Elle marche durant trois mois seule de la frontière mexicaine au Canada dans un environnement hostile et chacun reconnaît l’exploit que cela peut être de survivre à une telle épreuve. Mais cela n’est en réalité pas plus difficile que de vivre avec cette immense souffrance et cette sensation de chaos intérieur suite à la perte irrémédiable de « l’amour de sa vie ».

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2- Critères liés aux circonstances de la disparition

Les décès soudains, les morts par suicides ou par accident sont un facteur de risque de deuil compliqué car l’endeuillé n’a pas pu anticiper la perte.

Il en est de même lorsqu’il n’y a pas de sépulture et que l’on a pas retrouvé le corps du défunt comme c’est le cas pour les disparus en mer ou lors de crash aérien. Il est alors difficile de prendre conscience du caractère irrémédiable de la perte.

Ainsi, dans la série « The Leftovers», inspirée du roman Les disparus de Mappelton de Tom Perotta, sans explications, 2% de la population mondiale disparaît de la surface de la Terre.

Cette série décrit, au moins lors des 2 premières saisons, comment chacun tente, de manières différentes et sans jamais y arriver, de gérer cette perte, cette amputation soudaine d’une partie de leur vie et d’eux-même. Et même si une grande partie de la population a vécu un deuil similaire, chacun gère son propre deuil et sa propre solitude.

L’atmosphère de cette série est d’ailleurs très particulière car on suit tous les membres d’une ville qui essayent de trouver des solutions, parfois ensemble, mais une atmosphère de solitude mortifère transpire de cette série ce qui signe le pathologique.

La scène d’introduction (dont la musique reviendra comme un leitmotiv tout au long des épisodes) expose le moment traumatique de la découverte de la disparition et la déchirure qu’elle représente dans la vie des personnages:

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3- Critères liés à la structure psychique de l’endeuillé

Les sujets ayant un trouble psychologique ou une pathologie mentale de type trouble de l’humeur, psychose ou handicap mental sont plus à risque également.

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Les échecs du processus de deuil

Parfois, face à la surcharge affective, le sujet utilise des mécanismes de défenses de dernier recours ou d’urgence afin de se protéger. Ses mécanismes peuvent se révéler à long terme pires que le mal.

Il en existe différentes formes:

1- Le déni

Dans le livre de Mathias Malzieu, Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, sorti en 2005, on comprend comment l’intensité de la douleur peut mener à un mécanisme de déni de la réalité.

« Comment on va faire maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi ? Qu’est ce qui se passe pour toi là ? Du rien ? Du vide ? De la nuit ? Des choses de ciel ? Mais je ne veux pas y penser, mon sang rejette tout en bloc… Je veux juste que ce ne soit pas vrai, qu’on arrête ces conneries d’hôpital, qu’on arrête avec la mort parce qu’il se fait tard, il se fait vide et que maintenant je voudrais qu’on rentre tous à la maison. »

Le déni consiste à faire comme si la personne n’était pas morte, comme si rien n’avait changé. Il n’y a pas de rituel de deuil car il n’y a pas de deuil.

Dans la série française « Les revenants » de Fabrice Gobert, des personnes mortes depuis des années reviennent à la vie : Camille jeune ado morte brutalement dans un accident de car, Simon jeune homme décédé dans un accident de voiture et Louis un petit garçon qui a été assassiné par des cambrioleurs, soit des situations à risque de deuil pathologique.

Ceux qui reviennent semblent pouvoir reprendre leur place, leurs proches les attendaient en quelque sorte, ils viennent réhabiter le vide laissé par leur disparition.

Dans l’extrait ci-dessous, la mère de Camille a gardé la chambre de sa fille intacte. Lorsque celle-ci revient sans savoir qu’elle est morte, « comme si de rien était », elle peut retourner dans sa chambre comme si rien n’avait changé puisque rien n’a changé.

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Ces mécanismes de déni donnent souvent lieu à des deuils différés où la réaction dépressive est retardée et survient à l’occasion d’événements réactivant la perte.

Ainsi dans le film « Un secret » , sorti en 2007 et inspiré du livre du même nom écrit par Philippe Grimbert, le père du héros a perdu sa première femme Hanna et son second fils Simon qui ont été déportés durant la seconde guerre mondiale.

La voix du narrateur nous dit à la fin du film « Je n’avais jamais vu mon père aussi bouleversé, il avait surmonté la disparition de Simon et Hanna ; la mort de son chien le faisait s’effondrer ».

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2- L’évitement

On parle d’évitement lorsque l’on évite toutes les situations qui sont en rapport avec le défunt. Cela circonscrit progressivement un terrain affectif rétréci et mène à une aridité affective. Ici, les rituels sont inexistants car ils n’apportent aucun réconfort et n’entretiennent pas le souvenir.

Ainsi l’entourage prend une place importante dans ce processus .

Il peut faciliter le deuil s’il est à l’écoute, disponible et chaleureux, si la parole peut circuler librement et que les rituels de deuils ou l’évocation du souvenir sont sources de réconfort .

Mais il peut aussi empêcher de faire son deuil.

Lorsqu’on ne peut évoquer le défunt de crainte de faire souffrir notre père, notre sœur, nos enfants… par « respect » pour leur douleur, on « respecte » leur évitement et nos émotions ne peuvent s’exprimer.

On n’en parle pas, on ne le nomme pas, on ne fait aucun rituel, le souvenir ne peut pas s’entretenir. On pourrait le faire seul, certes, mais on est empêché, presque interdit par loyauté familial.

Ainsi, il nous semble que si l’on accepte la mort du défunt, non seulement on le perd à jamais mais on se sent encore plus seul car on ne vit plus dans la même temporalité que sa famille . Il n’y a plus d’unité, car, face au traumatisme, lorsque le temps s’arrête, c’est parfois cette souffrance commune qui fait lien, qui fait famille.

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Deuil compliqué et rapport au temps

 

« Elle avait mis sa robe bleu, la préférée de Papa. C’était touchant de la voir ainsi couper ses rosiers, elle était comme absente, la tête dans les nuages, ou dans ses souvenirs de déjeuners du dimanche avec Aurore, Ester et Sophie(…) Elle était belle quand même, si seule dans son souvenir avec ses rosiers et son ciel couleur d’aube. Lorsqu’elle se retourna, elle m’apparut d’une pâleur effrayante, presque livide, elle regardait comme au-dedans d’elle-même. Et hier se changea en demain et demain elle ne savait plus…Sans lui, elle ne savait plus où commençait le jour, si tout cela était vrai et où étaient passés les dimanches et tout le reste de sa vie. »

Lorsque le deuil est impossible à élaborer, la relation reste dans un avant, au temps où on était vivants tous les deux. Le temps, émotionnellement, n’est pas passé. On garde ce ressenti là.

Mais l’être aimé n’est plus et de toute évidence, aux yeux des autres, cette personne n’existe plus. Alors, s’il n’y a pas de rituels de deuil, d’évocation du souvenir, comment distinguer l’avant de l’après ? Comment savoir qui est vivant et qui est mort puisque le défunt demeure vivant émotionnellement à l’intérieur de nous tandis qu’il est mort sur l’acte de décès et pour le reste du monde ? Et comment savoir, si l’on en parle jamais, si ce mort qu’on aime tant a vraiment un jour été vivant ?

C’est pour cela que si les rituels de remise en ordre et de souvenir sont inexistants ou inefficace, le temps viendra toujours buter sur les problèmes non résolus par la « mauvaise place » conférée au défunt.1

Il convient donc de rétablir une temporalité dans la relation au défunt afin de lui conférer « une juste place pour qu’il ne prenne pas toute la place »1.

La psychothérapie en face-à-face ou les groupe thérapeutiques ou d’entraide pour les endeuillés permettent ainsi d’évoquer le défunt toute en réactualisant la perte et notre place dans la temporalité de notre propre vie qui continue.

Sources:

1 Alain Sauteraud, Vivre après ta mort, 2012

2 Brähler E, Kersting A, Wagner B. ,« Prevalence of complicated grief in a representative population-based sample », J. Affect Disord, 2011, 131 (1-3), p339-343

3 Fujisawa D, Miyashita M, Nakajima S, Ito M, Kato M, Kim Y., « Prevalence and determinants of complicatedgrief in general population. », J Affect Disord., 2010 Dec; 127(1-3):352-8.

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