Chambres d’échos et bulles de filtre

Pourquoi a-t-on tendance à se replier sur des articles ou des vidéos qui abordent les mêmes thèmes ou nous renforcent dans nos croyances ? Quel rôle jouent les réseaux dans cette tendance ?

Voilà ce que nous allons chercher à savoir dans cet article sur les bulles de filtre.

bulle de filtre psychologie

les chambre d’écho médiatiques

L’amplification des informations

Les chambres d’écho médiatiques décrivent des situations dans lesquelles certaines informations ou croyances sont répétées en boucle et sont ainsi renforcées et amplifiées aux yeux du public.

La chambre d’écho médiatique fonctionne ainsi à la manière d’une chambre d’écho acoustique dans laquelle les sons sont réverbérés par les murs.

À l’intérieur d’une chambre d’écho médiatique, le point de vue majoritairement représenté sera pris pour argent comptant et peu questionné tandis que les points de vue opposés seront peu représentés.

John Scruggs, lobbyiste pour Philip Morris et inventeur du terme de « chambre d’écho », en décrit en 1998 les deux principaux mécanismes :

-la répétition d’un même message par différentes sources.

-la diffusion de messages similaires mais complémentaires par une seule source.

Les chambres d’échos médiatiques ne sont pas uniquement liées à internet. Les chaînes d’information en continu qui répètent en boucle les mêmes messages et les mêmes informations peuvent vite fonctionner comme des chambres d’écho. On verra, par exemple, certains faits divers ou certaines phrases de tel homme d’état ou homme politique être reprise en boucle et analyse à longueur de journée. Un spectateur qui regarderait une telle chaîne plusieurs heures par jour risquerait de donner une très grande importance à l’information en question.

Chambre d’écho et polarisation politique

Ce phénomène a été très étudié aux Etats-Unis pour tenter de trouver une cause à la polarisation croissante de la vie politique ces dernières décennies. La polarisation des chaines d’information (Fox News côté républicain, CNN côté démocrate) a été vue comme un facteur favorisant le clivage des opinions politiques et des représentations du monde. Ainsi, en 2019, À la question « le président Trump est-il honnête et sincère sur l’enquête russe  ? », un sondage montrait que 84 % des Américains qui regardent la chaîne de droite Fox News pensait que Donald Trump était honnête lorsqu’il affirmait n’avoir pas reçu d’argent de la part du pouvoir russe. En revanche, 99 % des téléspectateurs de CNN pensaient qu’il avait menti. Pour le sondeur Fred Yang ces chiffres montraient que « la réalité dans laquelle on vit dépend de la chaîne que l’on regarde » (voir l’article du point).

Les bulles de filtres

Les bulles de filtre constituent une forme particulière de chambre d’échos apparu avec internet et les réseaux sociaux. Elles sont liées à l’individualisation des suggestions algorithmiques.

La notion de bulle de filtre a été définie en 2011 par Eli Pariser, auteur de The Filter Bubble: What The Internet is Hiding from You. Il s’agit selon lui de :

« l’état dans lequel se trouve un internaute lorsque les informations auxquelles il accède sur Internet sont le résultat d’une personnalisation mise en place à son insu ».

En effet, les algorithmes, qui s’appuient sur un grand nombre de données pour définir le profil et les goûts de l’utilisateur, risquent, selon lui, de produire une forme d’isolement de l’internaute. Le danger est alors que chacun, accédant sans qu’il en ait conscience à une version différenciée du Web, s’enferme dans une bulle « unique et optimisée ».

Si par exemple un internaute tape le mot clé « pirate » sur Google, le moteur de recherche va lui proposer des résultats qui seront légèrement différents en fonction de ce qu’il sait de ses précédentes recherches (grâce aux célèbres cookies). Si l’internaute A s’intéresse à l’histoire, il lui présentera des articles sur les bateaux pirates. A l’inverse, pour l’internaute B qui a fait de nombreuses recherches en lien avec l’informatique, il mettra en première page des articles sur les pirates informatiques.

On retrouve la même individualisation des résultats sur Youtube (ce qui est assez logique puisqu’ils appartiennent au même conglomérat) : les suggestions de vidéo dépendent de votre historique de recherche.

Le danger est, in fine, que chaque internaute voit le monde à travers un prisme très spécifique et de moins en moins commun. Dans le champ politique ou dans celui de croyances, chaque internaute risque de s’autopersuader de ses propres convictions en ne voyant du monde qu’à travers les yeux de ceux qui pensent comme lui.

On voit ici toutes les limites d’un algorithme qui ne réfléchit sur ses actions, qui ne s’embarrasse pas de questionnement éthique mais se contente de prévoir le plus finement possible les contenus qui capteront l’attention de son utilisateur le plus longtemps possible.

Eli pariser : Comprendre le fonctionnement des bulles de filtre

Dans cette conférence TedX, Eli Pariser, auteur en 2011 de l’ouvrage The Filter Bubble, expose le fonctionnement des bulles de filtre et la manière dont il les a découvert.

Comme il l’explique, à travers les bulles de filtre : « Vous vous endoctrinez vous-même avec vos propres opinions. Vous ne réalisez pas que ce que vous voyez n’est qu’une partie du tableau. Et cela a des conséquences sur la démocratie : pour être un bon citoyen, il faut que vous puissiez vous mettre à la place des autres et avoir une vision d’ensemble. Si tout ce que vous voyez s’enracine dans votre propre identité, cela devient difficile, voire impossible. »

Filtres et biais de confirmation

Les bulles de filtre n’ont pas pour seule explication l’effet des algorithmes, elles s’expliquent aussi par la tendance qu’ont les humains à confirmer leur vision du monde. Tendance que les psychologues cognitivistes nomment « biais de confirmation ».

Le biais de confirmation est notre tendance à sélectionner uniquement les informations qui confirment des croyances ou des idées préexistantes. Ce biais cognitif sera encore plus prononcé dans des contextes idéologiques, politiques ou les contextes sociaux chargés d’émotions.

Cette tendance était déjà relevée par Léon Tolstoï qui écrivait dans Qu’est-ce que l’Art ? :

« Je sais que la plupart des hommes — non seulement ceux qui sont considérés intelligents, mais même ceux qui sont très intelligents et capables de comprendre les plus difficiles problèmes scientifiques, mathématiques ou philosophiques — peuvent très rarement discerner la vérité même la plus simple et évidente, s’il faut pour cela qu’ils admettent la fausseté des conclusions qu’ils ont formées, et peut-être avec encore plus de difficulté, les conclusions dont ils sont fiers, qu’ils ont enseigné à d’autres, et sur lesquelles ils ont construit leur vie. »

Dan Gilbert, auteur de Et si le bonheur vous tombait dessus, illustre ce biais de la façon suivante :

« quand la balance de notre salle de bains nous indique la mauvaise nouvelle, nous descendons et remontons de suite, juste pour être certain que nous n’avons pas mal lu l’écran ou mis trop de pression sur un pied. Mais quand elle indique une perte de poids (le Saint Graal !), ça nous met de bonne humeur pour le reste de la journée. En acceptant d’office les preuves quand cela nous arrange, et en insistant plus dans le cas contraire, on fait subtilement pencher la balance en notre faveur. »

Comme on le voit, les bulles de filtre algorithmiques vont avoir tendance à renforcer cette disposition de l’esprit humain. Cherchant déjà naturellement à conforter notre vision du monde, nous risquons de nous protéger à l’excès sans même nous en apercevoir dès lors que les bulles de filtre renforcent cette tendance.

biais de confirmation

Bulles de filtres et narrativité : rendre le monde cohérent

Mais pourquoi avons-nous donc besoin de nous renforcer dans nos croyances et de nous protéger de certaines informations qui s’en éloignent trop ?

Les théories du philosophe Paul Ricœur sont ici particulièrement utile et apportent certaines pistes de réponses à cette question.

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L’identité narrative

Selon P. Ricœur, le récit est essentiel à nos existences. Notre capacité à nous raconter constitue ainsi un des socles principaux de notre identité (ce qu’il nomme identité narrative). Au-delà, notre vision et notre conception du monde a besoin de récits pour se construire. En effet, pour l’auteur de Temps et Récits, un événement humain n’existe qu’une fois narrativisée et inclus dans une intrigue.

Or internet bouleverse profondément notre accès aux récits sur le monde. La multiplication des textes, des sources et des points de vue nous ouvre sur un abîme d’informations dénuées d’ordre. L’effacement progressif des gatekeepers (les journaux et les journalistes qui jouent un rôle de « filtre » de l’information) sur internet laissent l’utilisateur face à une multitude infinie de discours.

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Hypernarrativité : un océan de micro-récits

Paul Ricoeur parle d’hypernarrativité pour décrire la manière dont les différents textes se relient sur internet : à travers les liens hypertextes un mot, une expression peut être la porte d’entrée vers un autre texte à travers un maillage sans réelle cohérence.

Si cette nouvelle organisation des savoirs et des discours peut être vue comme une ouverture, elle risque également de générer une forme d’angoisse et à une lecture errante, perdue entre une infinité de points de vue. Comme l’écrit Marc Lits, philosophe, directeur de l’Observatoire des récits médiatiques (« L’impossible clôture des récits multimédiatiques », A contrario, vol. 13, no. 1, 2010, pp. 113-124.) :

« L’usager se trouve devant un récit infini, sans début ni fin, dans lequel il circule sans hiérarchisation ni progression construite. […] Il y a en même temps ressassement (la même information saisie sur plusieurs chaînes), hétérogénéité (des bribes d’information diverses non coordonnées), ruptures (passage d’un thème à un autre), télescopages (mise ensemble, parce qu’ils sont consommés successivement, d’événements sans lien entre eux), etc. ».

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Bulle de narration

Face à cet océan de micro-récits, le recours à une narration prenant l’utilisateur comme centre de son propre récit sur le monde joue le rôle d’un mécanisme de défense face à l’excès d’information. La bulle de filtre peut ainsi être vue comme une tentative de mise en sens, de réorganisation d’une représentation cohérente face au chaos informationnel et au patchwork des récits. Le biais de confirmation doit donc plutôt être lu comme une tendance : la tendance à la confirmation. Cette quête de confirmation permet de maintenir un récit cohérent sur le monde et de s’inscrire dans un récit qui fait sens plutôt que de sans cesse détruire sa lecture des faits pour la reconstruire sous un autre jour.

Toutefois, si cette défense se fait trop rigide, le risque est alors de s’enfermer dans sa propre narration de chaque évènement en ne s’intéressant, dans une infinité de sources, qu’à celles qui confortent notre théorie sur le monde. Une telle synthèse autocentrée permet certes de protéger une vision cohérente du monde mais elle risque d’enfermer les sujets sur un quant-à-soi éloigné d’une vision commune ou partageable.

Pour aller plus loin:

Présentation de la pensée Paul Ricœur

La théorie de Paul Ricœur a la réputation d’être difficile d’accès. Elle est pourtant riche de concepts particulièrement féconds et utiles pour penser notre rapport aux autres et à l’existence.

Dans l’émission « Une vie, une œuvre », diffusée en 2013 sur France culture, Françoise Estèbe présente la pensée de ce monument de la philosophie française.

Chambres d’échos et bulles de filtre

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