La polarisation sur internet : le regard de la psychologie sociale

Les phénomènes de polarisation politique ont été beaucoup médiatisés ces dernières années, notamment pour décrire la situation politique des Etats-Unis. Mais à quoi correspond véritablement la notion de polarisation ?
Comme nous allons le voir, ce concept, forgé il y a déjà plus de cinquante ans par des psycho-sociologues, est très utile pour mieux comprendre le fonctionnement des groupes humains et la manière dont se construisent les opinions, notamment sur les réseaux sociaux.

groupe et polarisation

Définition

En psychologie sociale, on parle de polarisation pour décrire la tendance des groupes à prendre des décisions plus extrêmes que les choix que ses membres auraient pu prendre s’ils l’avaient fait seuls. Le groupe va alors renforcer la tendance moyenne des individus qui le compose. Par exemple, les décisions du groupe tendront plus vers la prise de risque si les tendances individuelles initiales sont déjà à la prise de risque. A l’inverse, elles iront vers une plus grande prudence si les tendances individuelles sont à la prudence.

Une notion contre-intuitive

La polarisation est une notion plutôt contre-intuitive. Elle allait d’ailleurs à l’encontre des théories précédentes. En effet, on pourrait croire que les groupes vont toujours converger vers un point d’équilibre entre les différentes positions individuelles (on parle du phénomène de normalisation). Néanmoins, les décisions des groupes évoluent souvent dans un sens totalement opposé : c’est la polarisation.

Comme l’écrivent Oberlé et Aebischer : « Pendant longtemps on a cru que les groupes incitaient à la prudence et à la modération. La polarisation montre que ce n’est pas toujours le cas, et que les propos tenus en groupe peuvent être plus risqués, plus affirmés que ceux qui sont tenus individuellement » (Dominique Oberlé et V. Aebischer, Le Groupe en psychologie sociale, Paris, Dunod, 2012)

Les expériences célèbres sur la polarisation

Le phénomène de polarisation, d’abord décrit en 1961 par Stoner, a été mis en lumière par les expériences et les réflexions du psychosociologue français Serges Moscovici.

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Groupes et prise de décision : l’expérience de Zavalloni et Moscovici

Dans une expérience de 1969, les sociologues Zavalloni et Moscovici ont demandé à des individus de réfléchir individuellement à une décision sur un thème de discussion donné. Dans un deuxième temps, ils les ont réunis en groupe afin de prendre une décision collective. Pour finir, les sujets ont à nouveau été séparés et ont dû se prononcer seuls, sur leur décision finale.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la discussion de groupe n’a pas tiré les individus vers un choix médian. Au contraire, la décision finale de chacun des membres du groupe a évolué vers la position la plus extrême du groupe. La discussion au sein du groupe a rendu plus extrême le point de vue initial de ses membres.

Le groupe a radicalisé (on dit « polarisé ») le point des vues des individus qui le composait au départ.

Ainsi, alors que les groupes tendent dans de nombreuses circonstances vers des positions modérées, dans d’autres conditions (notamment lorsqu’il y a un temps de discussion et de débat), ils tendent vers des positions plus extrêmes. Pour le sociologue Y.Janis « ce serait au contraire le consensus polarisé qui serait la norme, notamment parce que les membres du groupe conservent ultérieurement et individuellement l’opinion consensuelle forgée en groupe lors de la phase de décision collective » (voir l’article complet).

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Jurys et polarisation

En 1976, les sociologues américains David Myers et Martin Kaplan ont montré que ces phénomènes de polarisation pouvaient aussi se retrouver dans le fonctionnement d’un groupe de jurés.

Pour ce faire, ils ont demandé à des étudiants constitués en faux jurys de déterminer si un individu accusé était coupable ou innocent en fonction de documents.

Les chercheurs ont manipulé la preuve utilisée lors du « procès » afin de créer au départ deux groupes : le premier en faveur de la condamnation, l’autre en faveur de l’acquittement. Leur objectif était de savoir si la délibération en groupe allait polariser le point de vue des individus.

Et, en effet, dans le groupe en faveur de la condamnation, les discussions augmentèrent encore la tendance des jurés à penser que l’accusé était coupable tandis que l’inverse se produisit dans le groupe pro-acquittement.

De manière intéressante une étude de 1966 a montré que, dans la réalité, on retrouvait les mêmes effets de polarisation dans les décisions des jurys. En effet, dans 209 cas sur 215, la décision finale renforçait la position majoritaire initiale.

polarisation

Quelles sont les causes de la polarisation ?

Pourquoi les groupes ont-ils tendance à se polariser ? A cette question, deux hypothèses principales ont été avancées : la théorie des arguments persuasifs et la théorie de la comparaison sociale.

 

La théorie de la comparaison sociale

Selon cette tentative d’explication avancée par Sanders et Baron en 1977, les participants d’un groupe vont avoir tendance à se présenter sous leur jour le plus socialement désirable. En quête d’approbation sociale, les individus chercheraient, sans nécessairement en avoir conscience, à correspondre aux attentes et aux représentations du groupe. Ce processus de comparaison sociale pousserait ainsi chacun à se montrer sous un jour plus favorable que les autres, en accentuant leur point de vue. Chacun cherchant à accentuer les opinions majoritaires, les opinions du groupe auraient donc tendance à se polariser au fil de la discussion.

 

La théorie des arguments persuasifs

Les sociologues Burstein et Vinokur avancent, toujours en 1977, une théorie complémentaire de la première. Selon eux, le grand nombre d’avis partagés par le groupe vont avoir tendance à renforcer ses membres dans ses convictions.

De manière plus précise, les argument émis au cours d’une discussion de groupe vont pouvoir entraîner des changements individuels, s’ils correspondent au point de vue général des participants. Ainsi, les informations échangées vont renforcer et accentuer les opinions de ses membres.

Internet et la polarisation

La notion de polarisation des groupes est particulièrement utile pour comprendre un certain nombre de phénomènes récents liés notamment aux groupes constitués sur internet et les réseaux sociaux.

En effet, afin que la polarisation ait lieu, il faut, comme nous l’avons vu, qu’il existe des groupes bien constitué et qu’ils débattent de leur prise de décision. Ce type de situation est devenue beaucoup plus fréquente sur internet, avec ses bons et ses mauvais côtés.

Le concept de polarisation a donc connu un regain d’intérêt scientifique et médiatique depuis quelques années.

Polarisation des groupes sur twitter

Afin de mieux comprendre ce phénomène, une étude a été mené après un fait divers aux Etats-Unis : en 2009, George Tiller, un médecin qui pratiquait l’avortement a été abattu. Une grande émotion et de nombreuses réactions s’en firent l’échos outre-Atlantique, notamment sur twitter.

Les chercheurs ont donc analysé plus de 30 000 tweets concernant cette fusillade. Les tweets analysés étaient des conversations entre des défenseurs « pro-life » et « pro-choice » après la fusillade.

L’étude a montré que les individus partageant les mêmes idées renforçaient l’identité de groupe. Plus les gens échangeaient avec des personnes qui pensaient comme eux, plus leur opinion se renforçait et plus ils rejetaient le point de vue du camp adverse.

A l’inverse, les échanges entre individus ayant des idées différentes renforçaient chacun des camps dans ses positions. La « discussion » (disons l’échange de propos plus ou moins amènes) avaient tendance à polariser chacun des groupes et à renforcer sa vision des membres de l’autre groupe.

Facteurs renforçant de la polarisation sur internet

Si la polarisation nécessite un temps de délibération pour émerger, d’autres facteurs peuvent renforcer le phénomène.

Ainsi, une étude menée en 2002 par Sia sur des groupes de discussion sur internet pointe deux dimensions facilitant la polarisation des groupes :

-l’absence de lien visuel (les participants ne sont pas physiquement en présence)

-l’anonymat

Les prises de décision et les points de vue des groupes auraient donc d’autant plus tendance à se polariser lorsque les groupes sont « abstraits », c’est-à-dire qu’ils rassemblent des personnes qui ne peuvent pas s’identifier et qui ne peuvent pas se voir, ce qui est le cas sur internet.

Enfin, troisième dimension renforçant la polarisation des groupes, le fonctionnement des plate-formes sociales cherche à accentuer les échanges émotionnels et les oppositions (les « clashs ») pour garder leur audience le plus longtemps possible (voir mon article sur l’économie de l’attention).

polarisation et réseau sociaux

Conclusion

Pour conclure, la polarisation est une notion de psychologie sociale particulièrement utile, qui permet de mieux comprendre certains enjeux des réseaux sociaux notamment. Elle ne doit bien sûr pas être vue comme l’alpha et l’oméga des crispations sociales sur les réseaux sociaux, mais elle permet de mieux comprendre la dimension groupale des phénomènes ayant court dans l’espace public.

La tendance des groupes à se polariser ces dernières années peut ainsi être pensée plus généralement à travers différentes dimensions :

  • Des évolutions sociales, économiques, politiques
  • Des motifs de revendication ou de colère légitime
  • Le rapport aux émotions (notamment la haine ou la peur pour twitter par exemple) dans le modèle économique des grandes plateformes numériques
  • Des tendances psychologiques humaines naturelles (notamment certains biais cognitifs)
  • Les mécanismes de fonctionnement des groupes observés par les sociologues.

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C’est l’entrelacement de ces différents facteurs qui peut permettre, je pense, de mieux rendre compte de certaines évolutions modernes dont les journaux se font régulièrement l’écho.

Pour aller plus loin :

La prise de décision dans les groupes

La chaine « Sapiens sur un caillou » a réalisé une vidéo de vulgarisation sur les grands concepts de psychologie sociale rendant compte de la prise de décision dans les groupes. Si l’on peut regretter le débit de parole parfois trop rapide, on ne peut que saluer la qualité et la justesse du travail effectué dans cette vidéo.

La polarisation sur internet : le regard de la psychologie sociale

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