Peter Pan, une métaphore de la thérapie

Peter Pan, roman de James Matthew Barrie rendu célèbre par les nombreuses adaptations cinématographiques qu’il connut, illustre métaphoriquement les dérèglements de la temporalité que l’on rencontre souvent en thérapie. En effet, Peter Pan est le roman de « l’enfant qui ne voulait pas grandir », bloqué éternellement dans un monde dont on ne saurait dire s’il est merveilleux ou terrifiant.

Une illustration du magnifique Peter Pan de Régis Loisel

Le pays des enfants perdus

Commençons par rappeler les grands temps du récit avant de s’interroger plus spécifiquement sur les lignes de force qui en structurent le sens et se rapportent à notre objet.

Peter Pan rencontre Wendy et son jeune frère pour les emmener au Pays Imaginaire car il est à la recherche d’une « maman » qui pourrait lui lire des histoires. Wendy et son frère découvrent alors ce pays, ses histoires innombrables et ses personnages fascinants ou menaçants : les fées, dont la jalouse et menaçante Fée Clochette qui voit dans la jeune Wendy une rivale, les pirates avec à leur tête le terrible capitaine Crochet qui porte à la main les stigmates d’un combat avec Peter, ou encore les « enfants perdus », compagnon d’armes en culottes courtes du héros éponyme. Les enfants vivront de nombreuses aventures, dont la mort du capitaine Crochet, puis Wendy rentrera chez ses parents. Ces derniers, rongés par l’inquiétude et le chagrin, acceptent alors d’adopter les enfants perdus. Seul Peter refuse de venir vivre dans cette famille de substitution, préférant renoncer aux promesses de l’âge adulte pour rester éternellement l’enfant qui ne voulait pas grandir. Le roman se clôt sur la rencontre entre Wendy qui, devenue adulte, s’est mariée et a eu des enfants, et Peter qui, ne comprenant d’abord pas que Wendy a grandit, finit par emmener la fille de cette dernière au Pays Imaginaire.

Un temps qui s’est figé

Dans son roman, James Matthew Barrie déploie une interrogation qu’avait déjà formulé Kant : Que se passerait-il si un individu ne possédait pas la structure a priori du temps ? En effet, tout, dans le Pays Imaginaire, fonctionne comme si le temps n’existait pas. Notons, toutefois, que cette absence de temps n’est pas tant la conséquence du fonctionnement d’un monde différent du nôtre que le résultat d’un acte de volonté : Peter fait tout pour que le temps ne passe pas et empêcher que l’éternité de l’enfance ne dure qu’un temps.

L’oubli dans Peter Pan

Ainsi, Peter oublie, et c’est peut-être là sa caractéristique essentielle : il oublie ses histoires sitôt qu’il les a vécu, il oublie le nom de la fée dont on apprend au détour d’une phrase qu’elle a été remplacée par une autre, et Wendy a peur très tôt qu’il ne l’oublie également. Signe de cette non-inscription des événements, Peter ne sait ni lire ni écrire, figé en cela dans le monde « pré-historique » d’avant l’écriture.

Un temps menaçant

Le temps est ainsi vu tout au long du récit comme une figure menaçante, représentée par le crocodile. Cet animal immense et terrifiant a dévoré le bras du capitaine après que Peter lui ait coupé. Il a également avalé un réveil et « lorsque Crochet reconnaît le bruit du réveil avalé par le crocodile, [il] s’enfuit à toutes jambes, tremblant de peur » (p.9). La figure du crocodile condense ainsi en une image ce temps qui, pour ne pas passer, n’en reste pas moins menaçant. Castrateur et dévorateur, le reptile poursuit inexorablement celui qui a voulu le fuir.

L’absence de temps peut avoir deux conséquences : l’enfermement dans un temps figé au sein duquel plus rien ne change (c’est par exemple celui de la Belle au bois dormant, dans le château de laquelle tout est endormi) ou le bouillonnement d’un monde dans lequel tout bouge sans que rien, jamais, ne change.

Paradoxalement, Peter Pan, comme son double adulte le capitaine Crochet, est un héros de l’errance. Ses aventures n’ont ni but, ni fin et les pérégrinations du capitaine qui sillonna toutes les mers du globe figurent le destin d’un Peter Pan qui serait adulte.

Peter Pan, figure des agonies primitives en thérapie

D’où naît la dystemporalité que figure Peter ? Le roman de Matthew Barrie semble proposer deux éléments de réponse à cette question.

Tout d’abord, Peter ne connaît ni son histoire ni ses parents, ne laissant, au lieu de son passé, qu’un vide angoissé dont on retrouve les traces dans ses cauchemars.

Ensuite, le chemin qui mène au Pays Imaginaire est certes figuré par un envol mais sa véritable origine est une chute : les enfants perdus « sont tombés de leur landau lorsque la bonne ne les regardait pas ». M. Berrie illustre ici ce que Winnicott a décrit en parlant de défaut de portage maternel et d’agonie primitive. La bobine décrite par Freud n’a jamais pu faire retour dans le cas de Peter et l’éloignement fut vécu comme un arrachement et un oubli. « Moi aussi, déclare ainsi Peter à Wendy, je croyais que ma mère laisserait toujours la fenêtre ouverte mais, à mon retour, j’ai trouvé des barreaux à la fenêtre car ma maman m’avait oublié et un autre petit garçon dormait dans mon lit. Toutes les mères sont comme ça ».

Conclusion: Wendy ou les difficultés du thérapeute

Comment permettre de grandir à celui qui ne veut pas que le temps passe ? La question se pose à Wendy comme au thérapeute et l’on peut voir dans l’enfant une métaphore de ce dernier.

Wendy, en effet, après avoir rencontré Peter, part dans son pays imaginaire mais a pour objectif de l’en faire sortir pour permettre au temps de passer – sans succès toutefois. De ce point de vue, la fin du livre est particulièrement intéressante pour nous. Peter promet de voir Wendy pour « faire le nettoyage de Printemps » -nettoyage qui n’est pas sans rappeler le « ramonage de cheminée » dont parle la célèbre Anna O. Mais la durée qui sépare chaque nettoyage est à la fois trop longue et trop courte : si longue que Peter a tout oublié de ce qu’il avait vécu la fois précédente, si courte qu’il revient comme si le temps ne s’était pas écoulé. De la même façon, certains patients semblent vivre l’espace entre les séances de psychothérapie soit comme une éternité, soit comme un instant ; sans doute d’ailleurs comme les deux à la fois. De ce fait, la régularité des nettoyages de Printemps est aussi difficile à tenir pour Peter que, pour certains patients, la régularité des séances. Peter manque un rendez-vous, laissant Wendy l’attendre, puis revient l’année suivante sans se rendre compte qu’il a manqué un an.

Dans le roman, Peter ne grandira pas, témoignant de la longueur de ce pas permettant de franchir le seuil du temps.

Pour aller plus loin

La face sombre de Peter Pan

Peter Pan, qui refuse de grandir et préfère vivre dans son monde imaginaire, est à l’image de son créateur, James M.Barrie, prisonnier de sa propre histoire familiale, qui inventera un Peter Pan bien plus sombre que la version de Disney.

Une vidéo réalisée par France Culture.

Une conférence sur l’enfance et l’imaginaire dans Peter Pan

Dans le cadre du « cycle littéraire » proposé par l’Université permanente de l’Université de Nantes, Philippe Forest, professeur de littérature à l’Université de Nantes, étudie Peter Pan, personnage de la littérature qui a dépassé le cadre du livre pour prendre la forme d’une figure mythologique.

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Peter Pan, une métaphore de la thérapie
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Peter Pan est un enfant enfermé dans l'imaginaire. Bloqué dans le monde de l'enfance, il représente ces personnes qui souffrent dans leur rapport au temps. Une difficulté que l'on retrouve fréquemment en thérapie.
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