La honte

La honte est une émotion assez peu étudiée par les psychologues. Pourtant ce vécu douloureux est au cœur d’un grand nombre de troubles psychologiques, comme la phobie sociale, les crises d’angoisses, le syndrome de stress post-traumatique ou les fonctionnements limites. La honte est à la source d’une souffrance, souvent cachée, secrète, qui peut empoisonner toute une vie.

Afin de mieux comprendre cette émotion et de la rendre, justement, moins honteuse, nous allons nous appuyer sur l’ouvrage de B.Cyrulnik : Mourir de dire : la honte. Dans cet ouvrage, le psychiatre décrit avec une grande justesse le vécu de celui qu’il nomme « le honteux ». Notons que cette honte, l’auteur l’a vécue dans sa chair au cours de la seconde guerre mondiale puis durant de nombreuses années. Son propos n’en est que plus précieux.

Afin de rendre compte au mieux de sa pensée, nous avons essayé de garder le plus possible les phrases de l’auteur que nous indiquons en italique.

la honte: un homme assis

La honte, un sentiment conscient mais secret (p.7-8)

Tout d’abord, contrairement à d’autres notions en psychologie (comme la culpabilité), la honte n’est pas, pour B.Cyrulnik, un sentiment inconscient mais, au contraire, un sentiment « hyper-conscient » et secret : la vérité cachée et honteuse est toujours à l’esprit de la personne qui en souffre.

Le honteux aspire à parler, il voudrait bien dire qu’il est prisonnier de son langage muet, du récit qu’il se raconte dans son monde intérieur, mais qu’il ne peut vous dire tant il craint votre regard. Il croit qu’il va mourir de dire. C’est comme s’il se disait :

Si je vous dis ce qui m’est arrivé, vous n’allez pas me croire, vous allez rire, vous allez prendre parti de l’agresseur, vous allez me poser des questions obscènes ou, pire même, vous aurez pitié de moi. Quelle que soit votre réaction, il m’aura suffi de dire pour me sentir mal sous votre regard.

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La honte : une émotion indicible (p.36)

Des chercheurs ont étudié l’expression des émotions en envoyant un questionnaire à près de mille personnes (cf.Rimé B, et al., « Beyond the emotional event : Six studies on the social sharing of emotion », Cognition and Emotion, 1991, 5, p.435-465). Ils posaient notamment deux questions : 

 

  • « Quelles émotions fortes avez-vous ressenties ces derniers jours ? »

  • « De quelles émotions avez-vous parlé à votre conjoint, à votre famille, à vos amis et au travail ? »

Résultat : Les personnes ont nommé de nombreuses émotions ressenties : colère, tristesse, joie, crainte, etc. La honte a été citée dans plus de la moitié des cas, ce qui montre combien elle est une émotion courante, qui structure nos vies.

Par contre, la honte n’a pas été partagée pas dite à l’entourage. La colère et la dépression ont été les émotions les plus facilement exprimées mais la honte est la seule émotion qui est restée muette.

[…]

Dire son émotion a un effet aussi apaisant qu’une décharge motrice : « il faut que je le dise ! » Quand un autre partage notre colère, on est moins seul, on se sent compris. On est apaisé par le fait de parler, sécurisé par la compréhension attribuée à celui qui nous écoute. (p.36)

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La honte et la terreur de dire (p.23)

Le honteux fait secret pour ne pas gêner ceux qu’il aime, pour ne pas être méprisé et pour se protéger lui-même en préservant son image. Cette réaction de légitime défense structure un discours étrange. Le honteux préfère ce qui est anodin, distant superficiel, là où il se sent moins mal à l’aise. Soudain à l’occasion d’un mot ou d’un incident, un silence angoissant plombe la relation. Ces tensions répétées, inattendues, incompréhensibles pour l’entourage sont coûteuses en énergie.

Rien n’épuise plus un organisme que l’inhibition, la contrainte à ne pas bouger, à ne pas dire, comme un gibier qui s’immobilise en posture d’alerte.

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L’agresseur intime (p.23)

Le fait de se figer, de ne pas dire est protecteur dans un contexte d’agression. Mais, ensuite, lorsqu’il n’y a pas d’agression, ce mécanisme de défense fait souffrir la personne qui a honte. La honte se transforme en « agresseur intime ».

Le traumatisme ou la douleur passée continue à agir dans le présent et l’on persiste à répondre à une agression passée dans un milieu à présent sans violence.

la honte, le poison de l’âme, entretien de B.Cyrulnik

Dans la matinale d’Europe 1, Boris Cyrulnik revient en quelques phrases sur ce qu’est la honte et sur comment elle peut empoisonner notre vie.

Quelles sont les causes de la honte ?

Honte et regard de l’autre (p.86)

Ce n’est pas forcément une humiliation réelle qui provoque la honte. Elle vient plutôt de l’attribution à un autre d’une croyance rabaissante.

Le honteux s’attendait à l’estime de l’autre, mais la malformation du lien intersubjectif lui fait croire que, dans l’esprit de ce proche, il est minable ! Pénétré par le regard de celui ou celle avec qui il aurait tant aimé établir des rapports d’estime mutuelle, il éprouve la déception douloureuse de se sentir méprisé.

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Origines de la honte (p.86-87)

Les auto-accusations liées à la honte, ce que B. Cyrulnik nomme « le détracteur interne » ou « l’abjecteur de conscience », proviennent toujours d’un effondrement de l’estime de soi. Mais les causes peuvent être d’origines différentes :

    • Causes externes sociales : peuples vaincus au cours d’une guerre, déculturation, misère

    • Causes externes culturelles : mythes ou préjugés envers tel groupe social, religieux ou ethniques qui risquent de construire une identité douloureuse

    • Causes externes familiales : père écrasant, mère méprisante etc.

    • Fratrie où le succès de l’un humilie ceux qui ne réussissent pas

    • Honte transgénérationnelle : parents transmetteurs de honte (par des silences, des récits de vie troués etc.)

    • Causes intériorisées : « on attend tout de toi. Tu dois nous émerveiller. Tu es tellement doué que tu dois être au sommet. » Quand l’enfant n’arrive pas à la hauteur de ses rêves qui sont plutôt les rêves de ses parents, la déchirure traumatique est intrapsychique et l’adolescent, empoisonné par la honte de n’être que deuxième alors qu’il se rêvait premier, souffre de l’effondrement de sa grandiosité.

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Honte et sentiment d’infériorité (p.25)

Avoir été victime d’une agression (verbale, physique ou symbolique), avoir vécu des brimades ou des mauvais traitements durant l’enfance risque de laisser des traces durables.

Le honteux, dépersonnalisé par l’agression, n’a pas eu la force de s’opposer à l’emprise du dominateur ni même de s’affirmer face à lui. Il se sent moins que l’autre, inférieur, diminué.

Curieusement, cette énorme déchirure de soi crée un sentiment moral : « l’autre compte plus que moi. J’étudie l’agresseur pour mieux le maîtriser et je me mets à la disposition de ceux qui, comme moi, ont été agressés ».

Terrorisé quand il s’agit de se défendre d’elle-même la personne honteuse pourra par contre souvent trouver une grande énergie pour protéger d’autres personnes en situation de faiblesse.

Les conséquences de la honte

L’ambition comme masque de la honte (p.38)

Pour cacher sa faible estime de soi, la personne qui souffre de sa honte peut chercher à se défendre par l’ambition.

L’ambition est un excellent masque de la honte quand le sujet rabaissé devient fier de sa révolte. « Vous croyez que je suis minable, eh bien, je vais vous montrer qui je suis réellement ! » Ce sursaut compensatoire donne à l’humilié la force de se réhabiliter. Mais dans cette légitime défense, la honte demeure la référence. Le honteux ne se dégage pas de son poison, il a simplement trouvé un contrepoison nécessaire et coûteux.

En ne parlant que de victoires, il masque les défaites qui l’empoisonnent en silence. Derrière la lumière sociale se construisent les cryptes où murmurent les fantômes.

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Honte et mensonge (p.47)

Un mensonge contient toujours une part de vérité. S’il est faux factuellement, il est souvent vrai ou sincère d’un point de vue émotionnel.

Un enfant ment pour se protéger, s’il se sent en danger. Mais quand il raconte une histoire inventée, il s’agit d’un roman sincère où il agence ses souvenirs afin de construire une belle image de son existence qui lui permettra de se sentir mieux sous le regard des autres.

Le honteux qui s’empoisonne l’âme sous le regard de l’autre s’offre de temps en temps un voyage en mythomanie : « Je vais vous confier un merveilleux événement de ma vie qui va composer de moi une fable extraordinaire. Pendant quelques heures enfin, je vais me sentir admiré. »

Consulter sur Paris

Si le sentiment de honte vous fait souffrir, il peut être très utile d’en parler à un professionnel.

La honte peut être un véritable fardeau. Or, contrairement à d’autres formes de souffrances psychologiques, les personnes qui en souffrent consultent rarement.

Pourtant, un espace de thérapie peut être particulièrement utile. Il ne s’agit pas, bien sûr, de chercher à faire dire à tout prix ce qui est caché mais, au contraire, de construire un espace de confiance. C’est ce travail de confiance, de bienveillance qui va permettre que, peu à peu, les émotions douloureuses puissent être mises en mots et que la honte ne soit plus un poids porté seul, mais un vécu partageable.

Si vous habitez à Paris, un psychologue de Psy@Paris peut vous recevoir que ce soit pour une consultation ou pour entamer un psychothérapie.

Pour aller plus loin:

Conférences et témoignages autour de la notion de honte

« Le théâtre de la honte », B.Cyrulnik

Comment ne pas se murer dans les réactions émotionnelles que la honte engendre chez chacun de nous ? Et comment retrouver liberté et fierté sans tomber dans le piège de l’absence de honte, qui est aussi indifférence à l’autre et peut conduire au pire ?

Boris Cyrulnik revient plus en détail sur la notion de honte dans cette conférence organisée dans le cadre des Mardis de l’Espace des sciences.

« Dire la honte pour éviter qu’elle ne se transmette », Serge Tisseron

Serge Tisseron, célèbre psychiatre et psychanalyste, inventeur du concept de résilience, s’est également intéressé à la notion de honte. Il est ainsi l’auteur de La Honte, psychanalyse d’un lien social, Dunod, 1992.

Dans cette conférence il se penche plus précisément sur la transmission de la honte entre parents et enfants. Selon lui, « pour passer de « la honte qui tue » à la « honte qui sauve », il faut d’abord la reconnaître et la nommer. Et il faut retrouver les sentiments que la honte a étouffés, à commencer par l’angoisse et la colère ».

« Se sentir coupable d’être honteux, se sentir honteux d’être coupable »,  Bernard Golse

 

Ne vous fiez pas à son apparence, B.Golse est un grand psychiatre et psychanalyste français, dont les propos sont toujours éclairant. 

Il réfléchit ici sur la différence entre honte et culpabilité. Le point de vue est plus psychanalytique et peut-être un peu plus difficile d’accès que celui de Cyrulnik mais il apporte un regard  également utile.

Témoignages: La serie documentaire

La très bonne série documentaire de France Culture LSD, a consacré cinq émissions à des témoignages sur le sentiment de honte et la façon dont elle a pu impacter la vie des personnes. Comme toujours, je ne peux que saluer la qualité du travail journalistique de cette émission et la neutralité de leur regard.

J’ai choisi deux émissions qui me paraissent particulièrement intéressantes: « Toute honte bue  » et « la honte, Gabriel et sa mère ».

N’hésitez pas à aller sur le site de l’émission pour voir les autres.

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